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Macron et Le Pen jouent à «ce soir, mon destin»

Zoom Marine Le Pen devant le journaliste Laurent Delahousse. Capture écran de l’émission diffusée sur France 2 ce 30 avril.

Delahousse Le Pen. Macron Delahousse. C’était «un soir un destin» ce dimanche sur France 2 après le JT de 20 heures. A une semaine des résultats du second tour de l’élection présidentielle, Laurent Delahousse s’est transporté dans les bureaux des QG de campagne des deux finalistes pour leur poser quinze questions en quinze minutes.

Gros plans, champ contre champ, lumière tamisée, voix inquiète de l’animateur qui égraine ses questions sirupeuses où surnagent quelques piques comme des glaçons dans un diabolo grenadine. Aussitôt énoncés, aussitôt avalés. Et puis ? Rien au plan politique. Ou pas grand-chose hormis quelques confidences aussi formatées que le cadre de cet entretien.

Paupières plissées

Exemple : «Est-ce que c’est enivrant les meetings ?» sussure Delahousse. La candidate du Front National, les paupières plissées : «Je n’ai jamais été fascinée ni par le pouvoir ni par ce qu’il y a autour. Le pouvoir c’est un outil pour mettre en œuvre ce qui est utile aux Français. Je ne ferai rien sans le peuple ou contre le peuple.» Des dénégations répétées si souvent qu’elles finissent par paraître suspectes.

«Est-ce qu’il y a quelque chose qui a changé en vous depuis dimanche?» «Il y a ce lien de responsabilité, moi je ne me conçois que comme le mandataire du peuple français. C’est devant lui que j’aurais des comptes à rendre» martèle encore Le Pen ravie de se poser en démocrate d’extrême droite.

Delahousse se réveille un peu : en opposant les nationalistes et les mondialistes… «Vous divisez». Mais quel toupet !

«Il y a une vision nationale et post-nationale. Le mondialisme c’est la loi du plus fort. La vraie question c’est : est-ce que vous êtes sûr d’être du côté du plus fort ?» interroge-t-elle. A ce moment-là, Delahousse ne semble plus très sûr de rien. Mais il persiste. «Votre étendard c’est la colère?» ose-t-il. «Mon étendard c’est l’amour. En aucun cas la colère» cabotine Le Pen.

«Votre punching-ball, c’est qui ?»

«Les élites c’est votre punching-ball. C’est qui ?» persiste Delahousse. «C’est simple. Vous prenez toute la liste des soutiens de mon adversaire» assène Le Pen, égrenant son pot-pourri : «la CGT, le Medef, les grands patrons de presse et… l’UOIF» constituant selon elle le «système». Dont elle est issue, lui fait quand même remarquer Delahousse. «Vous avez hérité d’une filiation politique !» lâche-t-il. Ce qui énerve un peu Marine Le Pen.

«Je n’ai hérité de rien. J’ai été élue à la tête d’un mouvement politique» ose-t-elle. Furieuse. Mais elle se reprend vite. Et sort son atout cœur, celui de la fille qui a dû trahir son père pour sauver son pays : «C’est une filiation qui ne m’a pas empêchée de rompre avec lui. La rupture politique est définitive. Je l’ai fait car l’intérêt supérieur du pays était en cause. Ça m’a fait violence à moi-même parce que je suis une fille» s’étrangle-t-elle. La caméra est là, prête à saisir la larme de la candidate. Et puis rien. Même le ridicule a ses limites.

En conclusion, Delahousse demande aux candidats un mot pour définir les trois présidents qui pourraient devenir leurs prédécesseurs.

Chirac ? Le Pen : «Un affectif. Il fonctionnait avec une bande d’amis. Sans grande ambition». Macron : «Généreux».

Sarkozy ? Macron : «rapide». Le Pen : «un bulldozer… de la parole».

Hollande ? Le Pen : «Le roi fainéant». Macron répond, lui, sur son ex-mentor après une longue pause, trop pour être sincère mais très télégénique : «empêché». Par qui ? «Les circonstances, la majorité parlementaire qui lui a été imposée et l’état du pays. Beaucoup de choses ont été amorcées et commencées, mais pas expliquées».

«Changer vite et fort»

Au tour de Macron. Les questions que Delahousse lui adresse sont quasiment les mêmes, mais son ton est moins cucul, du moins au début : «Dimanche prochain, l’enjeu?» «Nous sommes à un moment historique de clarification de la vie politique française. La présidentielle, c’est un projet une personne, un peuple», résume le candidat d’En marche. Sa différence avec son adversaire ? «Marine Le Pen a hérité de son père de son parti et de ses idées. Moi je suis l’émergence d’une nouveauté…» explique-t-il en substance. «Moi je ne me suis pas nourri de l’inefficacité du système, j’ai décidé de le changer vite et fort.»

Car Emmanuel Macron en est convaincu. «Les Français veulent que les choses changent en profondeur. On ne pourra plus gouverner de la même façon».

Vous aimez le pouvoir ? «J’aime faire, pas jouir du pouvoir». Macron reprend ses balancements circonstanciels. En même temps, c’est pour ça qu’il est au centre. «Il y a une volonté d’aller de l’avant, d’espérance et en même temps une colère. Cela me préoccupe et motive mon action.»

Mais «il y a une France des oubliés et une France heureuse de la mondialisation !» s’indigne Delahousse. «Je ne veux pas valider cette thèse qu’il y aurait deux France» lui répond Macron avant de se contredire dans la phrase suivante : «Mon rôle est de réconcilier» la France qui doit «gagner la compétition mondiale et celle qui décroche». Mais dans social-libéral il y a social : «J’ai aussi un projet de solidarité et de défense des territoires» précise-t-il. Lui aussi s’adresse au peuple, enfin aux électeurs qui regardent la télévision.

«Clinton ou Obama ?»

«Marine Le Pen est une convertie récente du peuple. Le peuple elle l’utilise, c’est le propre des extrêmes et des démagogues, tacle le candidat. Est-ce qu’on protégera mieux si on divise? Ou si on coopère?» Avec Macron aussi la réponse est dans la question. «Vous souhaitez être qui : Clinton ou Obama?» s’entête pourtant l’animateur. Devinez ?

Sinon, le candidat d’En marche donne un aperçu de son état de sa préparation au débat qui l’opposera à Marine Le Pen mercredi soir. «Moi, je ne suis pas le fruit de ce système politique inefficace dont elle se nourrit. Je ne suis pas né dans un château». Mais encore? Whirlpool ? «Je ne vais pas faire croire aux Français que tout va changer du jour au lendemain. Marine Le Pen a fait un show télévisé, des photos et un communiqué. Moi j’ai passé du temps avec eux. Je ne peux pas tout changer. Mais il y aura un repreneur.»

Quand Delahousse lui demande qui a compté dans sa formation, Macron joue la carte Ricœur, le philosophe dont il fut un temps l’assistant. «Paul Ricœur a eu un rôle essentiel, celui du rapport à la vérité et le courage». Et le candidat de rappeler les risques qu’il a pris en se présentant «contre le système des partis». Le voilà qui se pose en gladiateur de l’extrême centre. Et en même temps, «je ne suis pas un présomptueux, un arrogant» assure-t-il. Et en même temps, «personne ne m’aurait donné gagnant (du premier tour). Je suis un déterminé. Je veux profondement gagner, mais personne n’écrit l’histoire pour les Français». En même temps, c’est pas faux.

Matthieu Ecoiffier

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